Le 18 Pastefmaire (Quand le ridicule bâillonne la parole)« Tout peuple qui s’endort en liberté se réveille en servitude.

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⚫Le 18 Pastefmaire (Quand le ridicule bâillonne la parole)
« Tout peuple qui s’endort en liberté se réveille en servitude. » Alain

Il était une fois une nation au verbe fier et à l’espoir grand, qui croyait naïvement qu’il suffisait de déboulonner un tyran pour faire naître une république. Le peuple avait crié, marché, pleuré même. Et un jour, la tyrannie chuta. Ou du moins, c’est ce qu’on leur fit croire.

Puis vint Méphisto, illusionniste politique au sourire messianique, promu par la colère populaire et porté au pouvoir par la vengeance travestie en justice. Il n’avait ni programme, ni vision, ni scrupule mais il avait des mots. Des mots ronflants, recyclés, et vides : souveraineté, rupture, peuple, sobriété. Il les invoquait comme un marabout prononce des versets qu’il ne comprend pas.

Alors on applaudit. Puis on dormît. Et le piège se referma. Pendant ce temps, la République glissait. Silencieusement. Sur les rails bien cirés de l’autoritarisme déguisé.
Cela commença doucettement par un décret par-ci, un limogeage par-là. Une purge des voix discordantes. Une chasse aux sorcières, toujours justifiée au nom du peuple.

Et soudainement, brutalement, ce fut la presse. On ne musela pas les journalistes avec des chaînes. On inventa plutôt une liste de “médias reconnus par l’État”, distinguant les voix légitimes des voix à faire taire. Puis on ordonna la cessation des activités de ceux jugés non conformes à un code de la presse à géométrie politique. La conscience professionnelle de la presse, pourtant garante déontologique du secteur, ferma ses portes, non pas censurée, mais étouffée financièrement, avec la complicité silencieuse de l’État.

Les patrons de presse ? Révoltés mais impuissants, dénonçant une dérive autoritaire sans écho). Et pour les plus téméraires ? Des interpellations ciblées, des convocations nocturnes, des gardes à vue arbitraires. Dans l’Empire du Ridicule, l’information n’est plus un droit. C’est une concession.

Indignons-nous d’abord de la poltronnerie de la presse ! Oui, cette presse en laisse courte avec la peur d’aboyer trop fort. Ce matin, l’arrestation du Journaliste inconnu du bataillon est passée sous silence. Silence feutré, silence stratégique, silence de survie. Aucune indignation officielle, aucun éditorial frémissant, aucun décryptage sur fond rouge. Pas de communiqué, pas même un hashtag de solidarité jeté par habitude «Je suis tel » . Rien. Le néant. Le vide.

À vous, les journalistes, vous qui brandissiez la liberté de la presse comme un étendard sacré, hier vous aviez défendu le Protégé des Lumières aujourd’hui double patron de presse (public et privé), celui-ci mérite-t-il plus la défense que ce Journaliste inconnu du bataillon, jeté sans ménagement dans la cage des sans-droit ?
Quand le premier fut interpellé, les studios se sont allumés, les claviers se sont affolés, la république médiatique s’est levée en une seule colonne. C’était avant l’avènement de Méphisto. Mais quand le second est tombé, c’est à peine si l’on entendit une chaise racler sur un carrelage de rédaction.

Pourquoi « ce deux poids », deux indignations ? Pourquoi ravaler ce que vous aviez vomi hier ? N’est-ce pas vous qui juriez, la main sur la carte de presse, que le monstre voulait vous bâillonner ?

Eh bien aujourd’hui, le monstre a plusieurs têtes, un ministère, un épurateur en chef et l’assurance de votre inertie car vous feignez de ne pas le voir. Ou peut-être avez-vous choisi de cligner de l’œil, comme on ferme une parenthèse gênante. Où sont donc passées les associations de défense des journalistes ? Le syndicat, en panne d’indignation ? La corporation, devenue famille d’adoption sélective ?

Non, il faut le dire. Il faut le graver : Ce que nous vivons n’est pas un épisode banal. C’est la faillite morale d’une presse qui hier brocardait le roi déchu avec un courage de parade, et qui aujourd’hui ruse avec Méphisto pour sauver ses miettes d’accréditation.

Mais sachez, hommes de presse comme intellectuels que quand la presse est muselée, les libertés civiles glissent dans l’oubli, comme une vieille promesse de campagne. L’on ne censure pas seulement des articles, mais des consciences. Sans presse libre, plus de sentinelle, plus de miroir, plus de garde-fou : la parole publique devient un monologue officiel, récité en boucle sur des antennes domestiquées.

Et dans cette république sous anesthésie, le citoyen n’est plus qu’un spectateur sous perfusion d’éléments de langage, privé du droit de comprendre, donc de choisir.

Quand la presse est muselée, la démocratie se maquille pour paraître vivante, mais elle a déjà cessé de respirer. Il n’y a plus de débat, seulement des communiqués ; plus de contradiction, seulement des diffusions autorisées.

Alors, en toute beauté comme dirait Platon (relire sa complainte), ce n’est pas le droit de vote qu’on supprime. C’est le droit de comprendre ce qu’on vote qu’on anesthésie. Le citoyen conserve le rituel : l’enveloppe, l’isoloir, l’urne… mais le sens est vidé.

Pourquoi ? Parce que l’information libre, critique, contradictoire a disparu. Les journaux répètent les éléments de langage, les plateaux filtrent les voix, les enquêtes sont suspendues à l’aval des puissants. L’opinion publique n’est plus le fruit d’un débat éclairé : elle est modelée, aplatie, nivelée par la propagande, comme un mur mal bâti à la hâte.

Ainsi, le vote devient une opération cosmétique, un simulacre de souveraineté. Le peuple ne choisit plus : il valide un décor. Et cette illusion démocratique est dangereuse, car elle donne au tyran l’apparence de la légitimité, tout en muselant ceux qui pourraient contester ses fondations.

En somme, on ne supprime pas la démocratie d’un coup d’État. On la déforme à la truelle, lentement, en remaçonnant l’opinion avec des slogans, des silences, et des vérités officielles. Jusqu’à ce que le citoyen vote sans voir, et parle sans savoir.

Le vote devient une illusion, puisque l’opinion n’est plus éclairée, mais sculptée à la truelle. Et les institutions, vidées de leur contrôle médiatique, se transforment en théâtres d’ombres, où tout se décide en coulisses pendant que l’on applaudit en studio.

Et là commence le règne de la tyrannie. Un rideau de fer s’abat, non pas dans le fracas des armes, mais dans le silence éditorial. Sur le peuple, sur la nation, sur la société, sur chaque citoyen. Quand la presse est muselée, le droit, censé être la source de la justice, devient un couteau à double tranchant, brandi toujours dans le même sens : celui du pouvoir. La sécurité juridique s’effondre : nul ne sait plus qui est arrêté, pourquoi, ni selon quelle loi. L’impunité prospère dans l’ombre, et la loi elle-même devient suspecte, car plus personne ne peut la lire en dehors des lunettes du régime.

Dans ce brouillard organisé, le citoyen n’est plus protégé. Il est exposé. Seul. Nu. Et sans témoin.

Alors Méphisto pourra, en toute liberté et en toute conscience, faire prospérer son projet de domination totale. Pas seulement sur les institutions, mais sur les consciences, les récits, les mots. Il ne lui restera plus qu’à régner sur un pays bâillonné, où la presse se tait, le droit s’incline et la peur devient méthode de gouvernement.

Méphisto a déjà annoncé, droit dans ses sandales de vertueux autoproclamé, qu’il allait “effacer toute opposition”. Non pas combattre. Non pas convaincre. Effacer. Comme une phrase mal écrite. Comme une virgule gênante. Comme un nom sur une liste noire.

Le mot est d’une clarté brutale, d’une sincérité dictatoriale. Effacer, c’est ne laisser aucune trace. Aucun recours. Aucun témoin. Ce n’est plus de la politique. Ce n’est même plus de l’autoritarisme. C’est une entreprise de disparition symbolique. Un projet de table rase. La contradiction ne sera plus contredite : elle sera niée, dissoute, éradiquée.

Ceci est une alerte sans frais. Un avertissement que chacun peut entendre s’il lui reste un peu de lucidité et surtout ces intellectuels muets, désormais sous-traitants de leur propre abdication. Ceux-là même qui, hier, péroraient contre les abus et les dérives, mais qui aujourd’hui se terrent dans un silence savamment stratégique, de peur de perdre leur part dans la nouvelle orgie du pouvoir.

Le Veilleur Ironique (Quand le bâillonnement devient doctrine d’État, la République est déjà à genoux.)