Dans une sortie publique aussi tonitruante qu’inquiétante, Ousmane Sonko a enfilé son plus vieil habit : celui du tribun insoumis. Mais cette fois, c’est depuis le cÅ“ur même de l’État qu’il a décidé de fustiger tout ce qui symbolise la République : la presse, la société civile, son propre gouvernement, la justice… et jusqu’à l’autorité du chef de l’État lui-même. Une dérive verbale lourde de sous-entendus, de menaces voilées et de déni de l’ordre institutionnel. Le Sénégal a-t-il encore un Premier ministre ou un opposant infiltré au sommet de l’État ?
- “Boumma nekonne fouma waronn nekk” : l’ombre d’un coup d’État par les mots
Traduction : « Si j’étais là où je devais être. »
Dans un État de droit, cette phrase a la saveur amère d’un appel au renversement symbolique du président. Elle laisse entendre, sans ambages, que la place de Bassirou Diomaye Faye à la tête de l’État n’est qu’un accident de parcours. Et que le “vrai” détenteur du pouvoir légitime serait… Ousmane Sonko lui-même.
Ce n’est plus de la frustration politique, c’est une contestation de la légitimité présidentielle. Une sorte de coup d’État sémantique, sournois mais corrosif. Le langage trahit l’intention : Sonko ne se voit pas en bras droit du président, mais en président empêché. Ce qui est grave.
- “Nanouma bayyi ma gouverner” : mais qui gouverne vraiment ?
Traduction : « Qu’on me laisse gouverner. »
Le Premier ministre s’en remet ici à un mystérieux pouvoir qui l’empêcherait de gouverner. Pourtant, selon l’article 42 de la Constitution sénégalaise, « Le Premier ministre dirige et coordonne l’action du gouvernement. » Il détient une autorité déléguée, encadrée, mais réelle. Alors, s’il n’arrive pas à exercer cette fonction, qu’il en tire les conclusions. Car gouverner, ce n’est pas se plaindre. C’est assumer.
- “Rewmi amoul kilifa” : le Sénégal n’a pas d’autorité ?
Traduction : « Le pays n’a pas d’autorité. »
C’est l’aveu le plus cinglant et le plus inquiétant. Car si un Premier ministre considère que son pays n’a pas d’autorité, il signe lui-même la faillite de l’État qu’il est censé incarner. Cette attaque vise-t-elle le président ? Son propre ministère ? L’armée ? La justice ? Les forces de l’ordre ? Dans tous les cas, elle sape la cohésion républicaine. Elle démolit l’architecture de commandement au sommet de l’État. Et elle crée un précédent dangereux : celui d’un Premier ministre en rébellion contre sa propre chaîne hiérarchique.
- “Bounouko toudder mou regger ko” : quand la justice devient une affaire de vengeance
Traduction : « Quand on critique le président, il réagit aussitôt ; mais quand c’est moi, rien n’est fait. »
Ici, Sonko accuse ni plus ni moins le chef de l’État d’instrumentaliser la justice. Une sortie d’autant plus grave qu’elle vient d’un haut responsable qui, hier encore, faisait campagne au nom d’une “justice indépendante, impartiale et courageuse”. En parlant ainsi, il invalide l’essence même des engagements de PASTEF. Il jette l’opprobre sur les magistrats. Et il insinue que l’État de droit est une mascarade. Si tel est le cas, que fait-il encore à la tête du gouvernement ?
Un appel aux intellectuels, à la magistrature, à la société civile
Face à de tels propos, il serait suicidaire pour la République de se taire. Il ne s’agit pas ici de débat politicien, mais d’un devoir de lucidité. Il est temps que les intellectuels sortent du silence complice. Que les magistrats rappellent les fondements de la séparation des pouvoirs. Que la société civile cesse d’être tétanisée par le populisme décomplexé.
La fonction de Premier ministre exige de l’élévation, du calme, de la responsabilité. Comme le disait Raymond Aron, « On ne gouverne pas par l’indignation, mais par la lucidité. » Gouverner, ce n’est pas insulter. Ce n’est pas provoquer. Ce n’est pas régner par le ressentiment.
Conclusion :un homme d’État ou un homme d’orgueil ?
Ousmane Sonko a le choix : continuer à parler comme un opposant déchu ou agir comme un chef de gouvernement. Mais il ne peut plus faire les deux. L’histoire retiendra qu’il aura eu la chance de prouver qu’il savait construire. À lui de ne pas la dilapider dans le fracas des mots et la démesure de l’ego.
Le Sénégal ne peut se permettre une guerre d’autorité au sommet de l’État. Le peuple a voté pour une rupture, pas pour un chaos de leadership.
Sonko, si n’ko — alors gouverne ! . . Baba Aidara inveatigative Journalist






